Emile ZOLA - L´ASSOMMOIR

Gervaise parcours la rue Marcadet

Au début du chapitre VI, Gervaise remonte la rue Marcadet à la recherche de l´telier de fabrication de clou où travail son fils. Par son regard on obtient une description de la rue Marcadet au environ de 1850.

"Une après-midi d´automne, Gervaise, qui venait de reporter du linge chez une pratique, rue des portes blanches, se trouva dans le bas de la rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il avait plu le matin, le temps était très doux, une odeur s´exhalait du pavé gras; et la blanchisseuse embarrassée de son grand panier, étouffait un peu, la marche ralentie, le corps abandonné, remontant la rue avec la vague préoccupation d´un désir sensuel, grandi dans sa lassitude. Elle aurait volontiers mangé quelque chose de bon. Alors, en levant les yeux, elle aperçut la plaque de la rue Marcadet, elle eut tout d´un coup l´idée d´aller voir Goujet à sa forge. Vingt fois, il lui avait dit de pousser une pointe, un jour qu´elle serait curieuse de regarder travailler le fer. D´ailleurs devant les autres ouvriers, elle demanderait Étienne, elle semblerait s´être décidée à entrer uniquement pour le petit.

La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par là, dans ce bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien où; d´autant plus que les numéros manquaient souvent, le long des masures espacées par des terrains vagues.

C´était une rue où elle n´aurait pas demeuré pour tout l´or du monde, une rue large, sale, noire de la poussière de charbon des manufactures voisines, avec des pavés défoncés et des ornières, dans lesquelles des flaques d´eau croupissaient. Aux deux bords, il y avait un défilé de hangars, de grands ateliers vitrés, de constructions grises, comme inachevées, montrant leurs briques et leurs charpentes, une débandade de maçonneries branlantes, coupées par des trouées sur la campagne, flanquées de garnis borgnes et de gargotes louches. Elle se rappelait seulement que la fabrique était près d´un magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert à ras de terre, où dormaient pour des centaines de mille francs de marchandises, à ce que racontait Goujet. Et elle cherchait à s´orienter, au milieu du tapage des usines; de minces tuyaux, sur les toits, soufflaient violemment des jets de vapeur; une scierie mécanique avait des grincements réguliers, pareils à de brusques déchirures dans une pièce de calicot; des manufactures de butons secouaient le sol du roulement et du tic-tac de leurs machines. Comme elle regardait vers Montmartre, indécise, ne sachant pas si elle devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit la suie d´une haute cheminée, empesta la rue; et elle fermait les yeux, suffoquée, lorsqu´elle entendit un bruit cadencé de marteaux: elle était, sans le savoir, juste en face de la fabrique, qu´elle reconnut au trou plein de chiffons, à côté."

- Rue des Poissonniers -